Histoire : Comment le professeur montpelliérain d’ophtalmologie Hermentaire Truc opéra, en 1912, le roi Sisowath du Cambodge

Un célèbre professeur d’ophtalmologie, montpelliérain s’embarque, au début du XXe siècle, pour une mission délicate au Cambodge. Récit.

En 1912, un illustre professeur d’ophtalmologie basé à Montpellier, Hermentaire Truc, sur demande du gouvernement français, est appelé à une mission aussi étonnante et que délicate, tant sur le plan chirurgical qu’à un niveau diplomatique. Car il s’agit pour le Français d’opérer rien de moins que le roi Sisowath du Cambodge, qui souffre d’une cataracte.

L’enjeu : le roi pourrait abdiquer s’il perdait définitivement la vue. Ce qui n’arrangerait pas les intérêts de la France qui a placé le Cambodge sous protectorat depuis 1863, avant de l’intégrer à l’Indochine française en 1887.

Car si le roi Sisowath se montre arrangeant avec la France, son opposition, soutenue par le Siam, rêve de le renverser. Sans compter que l’Allemagne suit tout cela de très près, désireuse qu’elle est d’élargir son propre empire colonial.

Rallier Saïgon

C’est dans ce contexte instable et périlleux que le professeur Truc, et son assistant Guerlet, embarquent à Marseille pour gagner Saïgon, avant de rallier Phnom Pen. Où les attendent intrigues et complots ourdis par des personnages plus ou moins recommandables, venus de divers horizons, et agissant en fonction d’enjeux géopolitiques aux motivations variées. Le tout sur fond de trafic et de commerce d’opium.

L’album, paru aux éditions Dupuis, dans la prestigieuse collection Aire Libre.
L’album, paru aux éditions Dupuis, dans la prestigieuse collection Aire Libre.

C’est cette histoire que Jean-Laurent Truc et Olivier ont décidé de raconter, l’histoire de leur arrière-grand-père. Le premier est un Montpelliérain, passionné d’histoire et de bandes dessinées, et ancien journaliste (il fut rédacteur en chef à Midi Libre).

Le second, son cousin germain, exerce lui aussi le métier de journaliste, tout en menant une carrière de romancier (on lui doit notamment le très applaudi Le dernier Lapon, paru aux éditions Métailié).

Les mémoires d’Hermentaire Truc

Et les deux s’étaient déjà essayés au scénario de bande dessinée avant de s’attaquer à La danseuse aux dents noires, cet album paru chez Dupuis voici quelques semaines et qui relate le périple de leur aïeul. « Dont nous avons tous dans la famille un exemplaire des mémoires » indique Jean-Laurent Truc. Des mémoires qui ont donc servi comme matériau de base au récit des aventures d’Hermentaire en BD.

Le roi Sisowath du Cambodge : photo dédicacée à son chirurgien.
Le roi Sisowath du Cambodge : photo dédicacée à son chirurgien. Archives Jean-Laurent Truc.

Mais rien ne le prédestinait à les vivre. « Il fut un éminent professeur d’ophtalmologie à la faculté de Montpellier, où il est resté, dans ce Sud dont il est originaire, après avoir refusé la chaire à Paris. Mais rien n’a été facile pour ce Provençal né à Draguignan, dans le Var, le 8 juin 1857 (et décédé le 24 février 1929, NDLR). Il est issu d’un milieu modeste, c’est un droguiste devenu pharmacien qui travaillait en même temps qu’il poursuivait ses études. Son portrait est accroché dans la salle des actes de la faculté de médecine de Montpellier. Et il a créé, en 1922, la clinique ophtalmologique qui est aujourd’hui détruite. » À Montpellier, toujours, où l’on trouve également une rue du Professeur Truc, sise à proximité de la nouvelle fac de médecine.

Le goût du voyage

Cet homme avait aussi le goût du voyage. N’avait-il pas, dès 1886, entrepris un tour de la Méditerranée en paquebot, pour découvrir, l’Algérie, la Tunisie, Malte ? Plus tard il mettra donc le cap sur l’Asie, pour vivre « l’aventure indochinoise » narrée dans La danseuse aux dents noires. Pour laquelle, « que nos aïeux (et le reste de la famille !), nous pardonnent, nous avons pris quelques libertés avec les mémoires d’Hermentaire », avoue ainsi Olivier Truc dans l’ouvrage.

En BD, une histoire de famille

« Au départ, on pensait à une série télévisée et mon cousin Olivier a contacté les boîtes de production. Mais il s’est très vite avéré que ce projet allait coûter très cher, ce n’était pas jouable. On s’est alors dit : “Mais pourquoi pas en faire une bande dessinée ?”

Ainsi, selon le Montpelliérain Jean-Laurent Truc, naquit l’idée de narrer les aventures de leur aïeul sous la forme d’un album qu’Éric Stalner, au style classique et élégant, dessinerait. Et la maison Dupuis de décider d’accompagner le projet, qu’elle intègre à sa prestigieuse collection Aire Libre. Et va pour un roman graphique, qui se déploie sur une large pagination, avec un cossu dossier final en guise de bonus. Pour un titre qui s’inscrit généreusement dans le genre de la BD d’aventures (La danseuse aux dents noires, 128 p., 22 €), sur terre ou sur mer, dans la jungle ou le long d’un fleuve, où l’on se s’étonne pas de voir surgir une panthère noire, où conflits, rixes et escarmouches se règlent à coups de pistolet ou à la pointe d’une canne-épée. Et les destins de s’accomplir, ceux d’un roi, d’une intrigante, ou d’un droguiste devenu chirurgien réputé, « qui n’aurait jamais pensé devenir un héros romanesque, et encore moins de BD », souligne Jean-Laurent Truc dans sa postface.

Où l’on apprendra ainsi, même si nous ne voulons en rien vous en gâcher la lecture en abusant des révélations, que de l’imagination des auteurs, qui font donc aussi œuvre de fiction sur la base de faits réels, que la danseuse du titre, Simala, ou l’antagoniste Scholz, conseiller militaire et représentant d’une puissance étrangère ennemie, n’ont jamais réellement croisé la route du Montpelliérain.

Mais le fond historique demeure : le souverain cambodgien ne se séparait jamais des plus virtuoses représentantes du ballet royal khmer, et l’Allemagne restait une adversaire, sur le plan diplomatique, pour quelques mois encore, avant que les relations ne s’embrasent.

Duel à la canne-épée

Bien sûr, ici un duel à la canne-épée, là tel dialogue sur le commerce de l’opium, ont été inventés. Mais l’opération du roi Sisowath (il a bien existé !) reste authentique. Et, oui, elle fut couronnée de réussite.
Hermentaire, le saint patron de Draguignan

On ne dévoilera pas plus ici les mystères de cette épopée, à découvrir dans l’album de bandes dessinées chroniqué ci-dessous. Ou alors un dernier : mais d’où peut bien venir ce prénom d’Hermentaire, quand même pas courant, même à l’époque ? C’est Jean-Laurent Truc qui nous apporte la réponse, dans les bonus éditoriaux que propose la BD : « Les Truc – un nom qui en patois provençal signifie pic, sommet – sont originaires de Draguignan. Le prénom Hermentaire, pour le moins insolite, n’est autre que celui du saint patron de la ville ».

Une énigme, parmi d’autres, qui méritait d’être éclaircie.

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