À travers le récit de Sothik Hok, la mémoire des années sombres du Cambodge prend une voix à la fois pudique, lucide et profondément humaine. Aujourd’hui âgé de 57 ans, père de deux enfants et directeur général de l’association Sipar, il promeut l’éducation et le développement de la lecture dans son pays. Auteur, avec Marie Desplechin, du livre Sothik (L’École des loisirs), il revient sur son histoire personnelle pour éclairer celle d’un peuple marqué par la tragédie des Khmers rouges. Son témoignage, à la croisée de l’intime et du collectif, nous invite à écouter, comprendre et transmettre afin que de telles blessures ne se répètent jamais.
« Je n’ai pas eu une enfance normale, de celle qui se vit dans l’insouciance, l’amour familial et les petits tracas de l’école. Les Khmers rouges m’en ont privé. Je suis né en 1967. Trois ans plus tard, le conflit vietnamien déborde sur le Cambodge. D’aussi loin que je me souvienne, la guerre, qui à l’époque ne dit pas son nom puisque notre pays n’est pas officiellement en conflit, occupe mon quotidien. Les bombardiers américains frappent les combattants du Viet-công qui se réfugient chez nous, et c’est le peuple cambodgien qu’ils massacrent. Mon père a creusé une tranchée près de notre maison. Lorsque le fracas des explosions se rapproche, nous courrons nous y réfugier. Un soir, mon oncle et ma tante refusent de nous suivre. Ils ne survivront pas.
Quand la pauvreté nourrit la révolte
« À partir de 1973, mon village, situé dans la région de Kompong Cham, est occupé par les révolutionnaires cambodgiens surnommés « l’armée de la forêt ». Les Khmers rouges sont formés par de jeunes paysans disciplinés. La pauvreté, l’injustice sociale sont le ferment de leur révolte. L’extrême majorité du pays vit dans la misère alors qu’une minorité détient le pouvoir et la richesse. Mon père travaille dans l’industrie du tabac et ma mère est issue d’une famille de commerçants. Nous sommes une famille aisée. Les Khmers rouges nous considèrent comme corrompus par l’argent et la vie facile. Pour eux, la nation se divise en deux camps ennemis. D’un côté, l’ancien peuple, celui des campagnes, des pauvres, qui est noble et courageux. De l’autre, le nouveau peuple, celui des villes, des riches et des gens instruits ».
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« Lorsque j’ai 6 ans, le chef du village nous avertit que nous serons déportés pour aller débroussailler la jungle. Le risque d’y mourir de malnutrition ou de maladie est important. Mon père affirme au responsable politique qu’il veut désormais vivre comme un paysan. Pour appuyer sa proposition, il lui offre de l’or. Le militaire accepte. Plus tard, j’apprendrai que les personnes transférées n’ont pas survécu.«
Faim, poux, lavage de cerveau : l’enfer des brigades des Khmers rouges
« La prise de Phnom Penh le 17 avril 1975 marque le début de la « glorieuse révolution ». Le Cambodge devient le Kampuchéa démocratique, dirigé par Pol Pot. Comme des milliers d’enfants, je rejoins une brigade. J’ai interdiction de voir mes parents même si je ne suis éloigné d’eux que de quelques kilomètres. « Renonce à tous tes biens, à ton père, à ta mère, à ta famille », dit un slogan. Je résiste à cette injonction. Un jour, je feins la maladie et cours retrouver mon père. Il est en colère et me demande de ne plus revenir. En agissant ainsi, j’ai mis en danger la vie des miens ».
Le 17 avril 1975, la capitale tombe aux mains des Khmers rouges : c’est la fin de la guerre civile et le début des massacres. Roland Neveu/LightRocket via Getty Images
« Notre brigade est chargée de dératiser les rizières. Nous sommes couverts de poux et de puces. Mais le pire est la faim. Nous recevons le même repas deux fois par jour : un bol d’eau blanchâtre où flottent quelques grains de riz. C’est volontairement que nous sommes sous-nourris. Pour survivre, nous mangeons en cachette des rats, parfois des serpents. Les Khmers rouges nous lavent le cerveau. Peu à peu, je n’éprouve plus d’affection pour ma famille et je crois vraiment que le communisme est l’avenir. »
Le Cambodge compte alors près de 200 prisons politiques. Dans le centre de détention S-21, plus de 18 000 personnes seront torturées et exécutées. Gary Jones/Wikimedia Commons
Sous Pol Pot, la terreur racialiste frappe
« L’idéologie de Pol Pot est aussi racialiste. Elle considère que le Khmer est une race glorieuse qui a été victime de la colonisation. L’obsession de la pureté ethnique est primordiale. Ayant des origines chinoises, je suis menacé. Une nuit, j’entends des soldats débarquer dans le campement. Ils attachent des enfants. Je suis saisi de panique. Vais-je aussi être pris ? J’en réchappe, contrairement à quatre de mes camarades qui seront exécutés. Leur seul tort était d’appartenir à la minorité musulmane, les Chams… Le 7 janvier 1979, les chars vietnamiens entrent dans la capitale. Les Khmers rouges se replient au nord, dans la jungle. Ils poursuivront leur guérilla pendant presque dix ans, massacrant des milliers de malheureux villageois ».
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« Je suis informé de la fin du régime alors que je garde un troupeau de bovins. Je regagne mon village avec mes deux vaches préférées. C’est la nuit. Je crains le pire. Ce n’est qu’en entendant les voix de mes parents et de mes frères et sœurs que je comprends qu’ils sont tous vivants. Il m’a fallu beaucoup de temps avant de me réhabituer à la vie familiale. Cinquante ans se sont écoulés. Contrairement à beaucoup de Cambodgiens qui souffrent encore de stress post-traumatique, j’ai pu tourner la page. »
De la guerre civile au génocide
Protectorat français de 1863 à 1953, le Cambodge devient, à partir de 1967, le théâtre d’une guerre civile entre le pouvoir pro-américain et les rebelles communistes. Le 5 avril 1976, le roi Norodom Sihanouk abdique. Débute alors une guerre contre le voisin communiste vietnamien accusé de vouloir prendre le contrôle du pays. Le 7 janvier 1979, le régime de Pol Pot est vaincu. En 2006, le Cambodge met en place un tribunal parrainé par l’ONU pour juger les anciens dirigeants Khmers rouges encore en vie. On leur attribue la mort de 2 millions de personnes entre 1975 et 1979, soit un quart de la population.
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