Cambodge : dans l’enfer des usines à fraude des triades chinoises

, Cambodge : dans l’enfer des usines à fraude des triades chinoises

« J’avais postulé sur Facebook à un job de responsable de clientèle dans un casino à Sihanoukville. Arrivé à l’aéroport, une voiture m’a conduit devant un grand bâtiment de six étages encerclé de barbelés et gardé par des hommes armés. À l’intérieur, il y avait des barreaux à chaque fenêtre. Là, on m’a confisqué mon passeport. J’ai compris que j’avais été piégé », raconte Nattapong, un rescapé thaïlandais de 32 ans. Pendant plus de deux ans, il a vécu l’enfer dans un centre d’escroquerie en ligne (scam center) de cette ville côtière surnommée « la ville du péché ». Selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, ils seraient près de 100 000 à subir le même sort.

Dans un rapport publié en juin dernier, Amnesty International recense 53 centres d’arnaque. À chaque fois, « des clôtures renforcées et impénétrables à toute autre personne que les syndicats criminels qui les dirigent ». Passages à tabac, décharges électriques, isolement prolongé : réduites en esclavage, ces victimes venues d’Asie, d’Afrique ou d’Occident, attirées par de fausses offres d’emploi, sont forcées d’arnaquer des internautes sur les cinq continents depuis ces « usines à fraude ».

Un terrain fertile

Ces centres sont souvent camouflés sous la forme de zones économiques spéciales (ZES), de complexes hôteliers ou de casinos – laissés vacants après l’interdiction des jeux en ligne par le Cambodge en 2019, puis le Covid. Depuis 2022, leur nombre a explosé. La capitale, Phnom Penh, et d’anciens « paradis du gambling » comme Sihanoukville, Poipet et Bavet sont désormais des plaques tournantes de la cyberfraude.

L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC) confirme le rôle pivot du Cambodge. Le terrain est fertile pour la cybercriminalité : corruption endémique, structures de régulation défaillantes, capacités techniques et judiciaires à lutter contre la cybercriminalité limitées. Et pour cause, le pays ne fait pas partie du système international d’échange automatique d’informations fiscales (CRS). De quoi permettre aux réseaux criminels de dissimuler leurs fonds et d’agir avec une relative impunité.

Des escroqueries qui rapportent gros

Arnaque phare de ces centres de fraude : le pig butchering, littéralement « l’abattage du cochon ». Les victimes sont amenées à verser des sommes d’argent croissantes – souvent en cryptomonnaies – dans des schémas frauduleux. Le Cambodge absorbe à lui seul trois quarts de ces arnaques au niveau mondial. Elles ont fait perdre 75 milliards de dollars aux victimes entre 2020 et 2024, dont 53 milliards pour les seuls États-Unis. Vient ensuite la romance scam : après avoir tissé de fausses relations de séduction en ligne, les escrocs inventent des urgences pour soutirer de l’argent. En 2024, ces fraudes auraient permis d’extorquer plus de 10 milliards de dollars aux Américains (+ 60 % en un an) et 3 milliards aux Thaïlandais (premières cibles en Asie). Et sur les faux casinos en ligne (des plateformes truquées), les joueurs déposent des fonds sans jamais pouvoir récupérer de gains, car les jeux sont programmés pour les faire perdre. Au total, ces arnaques rapporteraient 12,5 milliards de dollars par an au Cambodge, d’après l’UNODC, soit près de la moitié de son PIB, et 40 milliards à l’ensemble de l’Asie du Sud-Est.

La suite après cette publicité

Derrière cette industrie en plein développement, les triades chinoises. La répression qu’ont subie nombre de cercles de jeux en Chine a conduit ces réseaux mafieux à y délocaliser leurs activités délictueuses et criminelles. « Ces réseaux ont transformé le Cambodge en épicentre mondial de la cybercriminalité », avertit Jeremy Douglas, chef de l’UNODC pour l’Asie du Sud-Est. Longtemps actives dans le trafic d’héroïne du Triangle d’or, les triades ont basculé vers la fraude numérique et le blanchiment de cryptomonnaies.

Niem Chheng, rédacteur en chef du quotidien The Phnom Penh Post, va plus loin : « La 14K, l’une des plus puissantes, mène des guerres de territoire dans certaines zones du Cambodge. Les triades orchestrent une chaîne de commandement sophistiquée et décentralisée. Investisseurs douteux et criminels itinérants se déplacent entre les Philippines, le Cambodge et la Birmanie pour échapper à la répression policière. »

Au cœur de cet écosystème se trouve le consortium cambodgien Huione Guarantee. Basé à Phnom Penh, il est utilisé par les triades comme un « supermarché du crime numérique » tant il offre de services : vente de données volées, logiciels malveillants, services de blanchiment et conversion de cryptos en cash. Selon le FinCEN américain, le réseau de répression des crimes financiers, Haowang, branche du groupe Huione, compterait plus de 970 000 utilisateurs et aurait traité 24 milliards de dollars de transactions en cryptomonnaies depuis 2021 via sa propre blockchain et un stablecoin adossé au dollar pour contourner les régulations.

Une nouvelle commission de lutte

Cette prospérité repose sur des complicités locales haut placées. Des figures comme le sénateur Ly Yong Phat (proche conseiller de l’actuel Premier ministre et à la tête du groupe LYP) et le magnat Kok An (propriétaire de plusieurs casinos) ont été mises en cause pour avoir couvert ou profité de ces opérations. La police thaïlandaise enquête sur des transferts de dizaines de millions de dollars vers le groupe Huione et soupçonne un neveu de l’ex-Premier ministre Hun Sen d’y avoir des intérêts. Quant aux experts et ONG, tous dénoncent un État complice qui se limite à des arrestations ponctuelles sans viser les responsables.

En plus de sa coopération avec la Chine qui s’est intensifiée avec un accord bilatéral signé en septembre 2024 pour combattre ensemble le jeu d’argent illégal et la fraude en ligne, le Cambodge a créé en février dernier une commission interministérielle de lutte contre les scams centers. Sa mission ? Coordonner les opérations de police, fermer les centres illégaux, poursuivre les auteurs et renforcer la loi sur la répression de la cybercriminalité. « Le Cambodge démantèlera tous les réseaux d’arnaqueurs où qu’ils se cachent », a martelé le Premier ministre Hun Manet (fils de Hun Sen) qui préside la commission. D’où l’arrestation de plus de 2 000 suspects en juillet dernier lors de raids.

Cependant, les experts restent sceptiques. Jacob Sims, directeur du Cambodge pour International Justice Mission, met en garde : « Il faudra plus d’actions pour tenir les auteurs responsables, et la tâche se compliquera car les groupes criminels déplacent leurs opérations vers des régions plus reculées. » Pour le rédacteur en chef du Phnom Penh Post, tout dépend de la volonté du gouvernement : « Il pourrait fermer ces centres à condition de sanctionner les policiers ou fonctionnaires qui acceptent des pots-de-vin des escrocs. Mais il y a un engagement limité au sommet et une corruption persistante à la base. Les centres d’arnaque pourraient fonctionner même si leurs emplacements sont connus, en corrompant les forces de l’ordre et les politiciens locaux. » Miné par la corruption et l’influence néfaste de « barons » intouchables, le Cambodge a un défi considérable à relever.

En l’espace de quelques années, il est passé de paradis des jeux en ligne à hub mondial des arnaques numériques. Et son modèle s’exporte. La montée en puissance de ces réseaux ne constitue pas seulement un problème cambodgien. Par leur usage massif des technologies numériques, de l’intelligence artificielle et des deepfakes, ils menacent également la sécurité numérique mondiale.

{link} Ce post a été trouvé sur internet par notre rédaction voici la source Source